Facile comme l'océan

fleur(e)

oeuvre

Ses yeux d’un coup qui se brouille, cette instantanéité me surprend toujours, me gêne un peu, en miroir de sa propre surprise. Les mots sont hachés et je ne sais toujours pas comment les prendre. Je me sens brutale, et dans le même mouvement, désemparée car je n’ai fait que poser une question, exposer des choses. Je regrette de même coup, cette main tendue qui a touché trop fort. Je cherche et je ne trouve pas ; j’ai du mal à trouver mes mots. Ma difficulté est de comprendre ses silences, ses suspensions, où elle cherche mon regard. Je sens l’atmosphère chargée, d’une pesanteur lourde, d’angoisses, de son esprit qui fuse et qui hésite. J’ai l’impression de sous-entendus dont j’ai encore du mal à saisir les contours ; peut-être qu’il s’agit plutôt d’une forme plus matérielle d’hésitation et de recherche de la précision. Je ne retrouve jamais cette aisance que je peux avoir d’autres ; c’est paradoxal car de l’autre bout il y a la conscience exprimée fréquemment d’une proximité, notamment de systèmes de valeurs et de pensées.

Son regard critique, mon incapacité à saisir et guider le flux de conversation me déstabilisent. Ce que je semble percevoir peur et son angoisse m’ébranle toujours un peu, une forme de dissonance faible, mais renouvelée.

Il y a quelque chose que je ressens comme une grande tristesse qui pourrait m’embarquer d’un coup – elle le fait toujours un peu. Le poids du doute qui n’attend que pour s’immiscer. L’impact de la sensibilité instantanément touchée par l’autre. Je recule toujours un peu sous le choc, je le regrette rapidement (en tout cas, de l’avoir montré – à tort, à raison).

Je suis renvoyée à une impuissance, à des questions sans réponse et à mes propres évolutions. Il y a quelque chose de moi qui a peur de ce qu’elle me reflète, la lueur dans ses yeux qui veut des réponses (que je n’ai pas, lui dis-je, que je ne cherche plus selon ces termes, je pense), et la tentation de cette angoisse sourde, dure mais qui se sent belle et emportée d’une tâche, d'une mission.

A la frontière de mon rôle, dont les cadres tremblent (par habitude, par réflexe face à l’eau dans ses yeux), à la frontière de ce que je suis, de ce qu’elle veut que je sois, de ce qu’elle veut me dire d’elle, de ce que je veux dire de moi, à la frontière, je suis d’un coup projeté. Elles m’entrainent dans ce rôle sur ma capacité et mon espace pour exprimer ce que je ressens, à quel point en ai-je le droit, la capacité, à quel point je leur dois aussi d’être stable, à quel point c’est quelque chose que je m’impose moi-même.

Une partie de moi voudrait lui dire de lâcher cela, de défaire les couches d’angoisses accrochées au travail ; une partie de moi se demande si je n’ai pas lâché trop vite. Je ne le pense pas, mais c’est cela, la tentation de la pesanteur. La tentation de se sentir broyée par l’imprévisible, à la merci d’une histoire forcément idéalisée, la tentation de se réfugier dans une forme réflexe (pour moi) de critique et de fatigue de soi.

Quelle (non)réponse, quel rôle et quelle justesse apporter ?

Je me laisse déborder par mes propres mots quand j’en parle à l’oral car je ne sais pas toujours quoi faire de ces moments-là. Le manque de fluidité (tel que moi je le perçois) dans notre communication, le rapport qui demeure hiérarchique, les reflets de miroir qu’elle me renvoie (que je décèle plus ou moins), la forme de dureté (envers elle, envers le monde) qui affleure, et qui me parle aussi, je ne sais pas.

Quelque chose qui revient à nouveau dans ce début d’année c’est un certain motif de la communication. Une communication qui tient à une expérience de l’harmonie où il s’agit, en fait, de ma capacité à dire et anticiper les mots de l’autre, comme une manifestation d’une perception précise de sa pensée. J’en fait des expériences contrariées depuis plusieurs jour : avec elle, j’ai toujours l’impression de dire trop tôt, imprécis et puis avec J. l’impression d’être portée (par moi-même) à jouer une forme d’assurance connaisseuse que je ne maîtrise pas. Je m’entends dire, « je vois », dans un équilibre précaire. J’entends ce qu’elle veut dire, je connais des éléments structurants de son cadre de pensée théorique mais cela demeure superficiel ; ce dont je m’excuse souvent (pour reconnaître la valeur de sa connaissance, pour excuser par avance mes imprécisions, parfois par simple réflexe de langage, enfin, rarement, mais cela existe, pour laisser l’espace à une reconnaissance de mon apprentissage plus empirique). Je perçois sa connaissance et ses termes, qu’elle distille rarement directement, mais avec un air assuré, comme une forme de regard plus large et inaccessible, dont la vision m’est dérobée (cela serait trop long, car il s’agit d’un système, cela serait trop mêler pro et perso, cela serait).

Alors je parle, en étoile et en cercles concentriques, pour essayer de prendre dans mes bras, dans mes mots, une situation qui m’échappe (et qui continuera de le faire, car je n’aurai de toutes façons accès qu’à une seule partie). Ma frustration ressort en quelques virgules et j’entend aussi mon besoin d’être rassurée. Je regarde mi amusée, mi triste, mi amère, mi fière ces échos de mon implication émotionnelle.

Je cherche toujours la ligne, et l’articulation, l’harmonisation entre le théâtre professionnel, la recherche d’une forme d’authenticité et l’apprivoisement progressif de mes propres émotions. (Je laisse le temps glisser quand je suis inconfortable, parfois)