puisqu'elle était encore là
La lumière avait décru doucement et sans s'annoncer; le salon était désormais plongé dans le noir. Seule le reflet des écrans de téléphone persistait dans cette atmosphère suspendue. Sa voix se déroulait doucement, dans un chemin parfois tortueux, qui nécessitait que l'on retrouve les liens des histoires parallèles. J'essayais de naviguer et de m'agripper aux prénoms et aux figures déjà construites dans ma mémoire, malgré que mon esprit ait du mal à se fixer complètement lorsqu'il ne fait qu'écouter. Parfois, je tente une question, prudente, car je ne veux pas briser l'équilibre qu'une longue discussion a permis d'établir.
Les souvenirs papillonnent, éclosent et se referment. Les inflexions de sa langue, qu'une toux rauque vient interrompre de temps en temps, traduisent de manière plus ou moins affichée, les hésitations de son âme et les échos des émotions passées et présentes. Je rencontre par fragments des parties d'elle que je n'ai jamais ou que peu vues, à travers le tamis de ses propres doutes. Je retrouve des motifs de sa vie, de sa souffrance, des figures imaginaires et familiarise, qui m'habitent en héritage et dont le récit s'est perlé depuis plusieurs années. Il y a ce père brisé, homme sensible jeté à la guerre, mais symbole de honte sociale, vecteur de peurs profondes et de violences; il y a les figures incarnées ou non de la culpabilité; il y a le funambulisme de moins en moins convaincu, mais fortement ancré sur la ligne des conventions et règles sociales.
Il y a cette conviction revêche et peu supportable que la vie n'a pas été tendre, que les répits furent toujours courts, mâtinés, et que malgré la joie, la force du malheur revenait toujours, adoubé par l'injustice et le hasard.
Alors que son corps se referme sur elle, elle a envie de dire, et envie d'être consolée : "oui, ce n'était pas facile, mais tu as fait du mieux que tu pouvais, tu as fait ce qu'il faut".